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Déc
05

La Cité Radieuse (re)visitée

Millésimée 1952 au début des Trente Glorieuses, l’Unité d’Habitation de Marseille et ses cent pour cent de béton tapent dans le mille auprès des centaines de familles marseillaises sans abris au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Des dizaines débourseront 1,3 millions pour un appartement type B et quelques uns jusqu’à un demi milliard d’anciens francs pour un appartement type G. Des chiffres et des lettres pour des familles en or lauréates de la roue de la fortune. Car si en 1952 les appartements ne sont pas donnés, aujourd’hui, ils se revendent à prix d’or.

 Or en barre, l’Unité d’Habitation de Marseille est appelée Cité Radieuse, et plus familièrement « maison du fada ».  On doit cette folle du logis au Corbusier. « Le Corbusier est un pseudonyme. Le Corbusier fait de l’architecture exclusivement. […] Charles Édouard Jeanneret est l’homme de chair qui a couru toutes les aventures radieuses ou désespérantes d’une vie assez mouvementée. » Ainsi parlait modestement Le Corbusier lui-même ! Alain Delon de l’architecture, Le Corbusier n’a, lui, pas eu besoin d’y émigrer pour raisons fiscales puisqu’il y est Cité Radieusené !

 Né à la Chaux de Fonds en 1887, Charles Édouard Jeanneret prend le pseudonyme de Le Corbusier en 1920 en écho à son aïeul Lecorbésier et peut-être au peintre cubiste Le Fauconnier. Car en plus d’être architecte, Le Corbusier est aussi peintre, urbaniste, et écrivain. Il théorise ses idéaux urbains et architecturaux dans des écrits souvent provocateurs et riches de nombreux slogans. Ancêtre de Séguéla, Le Corbusier n’a probablement pas eu de Rolex à 50 ans, et a dû attendre 58 ans pour obtenir sa première grande commande publique : l’Unité d’Habitation de Marseille.

 Marseille où la Maison du Fada est construite en partie pour les familles de bonne maison sinistrées du Vieux-Port, suite au bombardement allié du 27 mai 1944. A l’époque, les frappes alliées ne se revendiquaient pas chirurgicales. D’ailleurs, le bilan de santé de la ville au lendemain du bombardement du 27 mai 1944 est lourd : 2000 morts, 4000 blessés et 10 000 immeubles détruits.

 C’est donc le ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme qui fait appel au Corbusier. Le ministre Raoul Dutry et son successeur Eugène Claudius-Petit sont les parrains de la Cité Radieuse. Et si maison du fada était aussi maison de retraite, elle accueillerait certainement les grands-parents de la Cité Radieuse qui sont à chercher du côté des phalanstères et autres familistères pensés par Charles Fourier. Et il est fort probable que la sève utopique de cet arbre généalogique remonte jusqu’à Thomas More, auteur de l’Utopie en 1516.

 Mais cette utopie urbaine a failli ne rester qu’un rêve. Les trois premiers sites choisis pour édifier la Cité Radieuse sont tour à tour abandonnés : en 1945 un premier site sur le littoral tombe à l’eau. Ensuite, c’est le côté impair du boulevard Michelet, en face de l’emplacement actuel, qui est délaissé car déclaré inconstructible. Le Corbusier ne laisse pas béton et, après un vague projet à Saint-Barnabé, il installe définitivement sa Cité Radieuse au 280 boulevard Michelet. Mais même après sa construction, elle a failli perdre son droit de cité. En effet, l’extravagante Société pour l’esthétique générale de la France intente, en juillet 1957, un procès au Corbusier et aux différents entrepreneurs pour atteinte à l’esthétique !

 Finalement débolecorbusier Marseille utée, la Cité Radieuse est toujours debout sur ses deux jambes. Des dizaines de pilotis soutenant 337 logements répartis en 23 variantes d’appartements, appelés « cellules ». Prison dorée, chaque cellule a, dès l’origine, un mobilier intégré conçu par Charlotte Perriand, et est desservie par des rues intérieures et une galerie marchande. Enfin, l’ensemble est six fois moins haut que la Tour Eiffel et pourrait abriter toute la population d’une commune comme Puyloubier. Mais nul Seine sous pilotis, ni montagne Sainte-Victoire à ses pieds : seulement l’Huveaune asséchée à proximité, et quelques rares sommets footballistiques au stade Vélodrome voisin.

 Appartements, pilotis, rue intérieures : chaque élément est savamment calculé par un système de mesure fondé sur le nombre d’or et semblant tout droit venu de l’univers de Blake et Mortimer créé par Edgar P. Jacobs : le Modulor ! Côté BD d’ailleurs, Le Corbusier se rapproche davantage du professeur Tournesol. Les deux savants ont été avant-gardistes, et l’immeuble expérimental du Corbusier aurait certainement pu être pensé par le savant sourd d’Hergé si Tintin s’était davantage intéressé aux problèmes de logements de l’Europe que de ceux de l’Afrique subsaharienne…

             Des bandes dessinées sans doute lues dans l’école maternelle intégrée dans cette architecture primaire, et dont la cour de récréation est située sur un toit terrasse qui accueille également une piscine, un gymnase et un théâtre en plein air. L’air de rien, la Cité Radieuse regroupe toutes les infrastructures urbaines dans une seule et même barre, d’où le nom d’ « unité d’habitation » et de « village vertical ».

             Un village qui s’ouvre sur un hall d’entrée presque quelconque, même si l’immeuble accueille également un hôtel aux tarifs trois étoiles… Et de finir pour la Cité Radieuse sur une note radieuse citée par Etienne Daho : « à quoi ça sert de vouloir décrocher la lune quand on a les étoiles… »

Michel Callamand – Article paru en 2011 dans l’éphémère journal en ligne NewsOfMarseille