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Juin
29

Le Château d’If – Histoire décalée

« Les portes du pénitencier / Bientôt vont se fermer /Et c’est là que je finirai ma vie ». Edmond Dantès, à une époque où Johnny Hallyday n’avait pas encore été inventé, a décidé d’échapper à cette sentence. Il a fait le mur, et grâce à l’abbé Faria, a pu quitter le château d’If. Remarquez, Edmond Dantès aussi a été inventé ! En revanche, l’abbé Faria, lui, a réellement existé… Mais n’a jamais vécu au château d’If ! Vous ne suivez pas ?! C’est normal. Vous êtes victimes de ce que Michel Péraldi et Michel Samson appellent le « syndrome château d’If »1 ! Des lieux sont réinventés par certaines légendes, tant et si bien que la frontière entre mythe et réalité devient floue. A Marseille, la mémoire collective a ainsi un trou : le tunnel reliant la cellule de Dantès à celle de l’abbé Faria inventé par Alexandre Dumas qui n’a même pas pensé en faire un sous la Joliette, ou sous le Prado… Mais revenons à notre trou ! Au château d’If est aujourd’hui exhibé ce trou inventé. Un trou de mémoire d’un trou reliant la cellule de deux hommes qui y sont condamnés (au trou !). Mais, trop c’est trou ! (ou l’inverse !) L’île d’If, fille de puisatier…

Mais de Pagnol à Dumas, tous les lettrés vous le diront : dans chaque roman, il y a une part de réel, plus ou moins grande selon les fictions, et selon les auteurs. Quand Alexandre Dumas achève en 1844 Le Comte de Monte-Cristo, il s’inspire de la vie de Pierre Picaud. Alors qu’il devait se marier, ce riche cordonnier nîmois (ni personne !) a été accusé, à tort, par trois de ses prétendus amis mais vrais jaloux d’être un espion à la solde de l’Angleterre. Après sept années passées à la forteresse de Fenestrelle, aujourd’hui en Italie, il fut libéré en 1814 et commença sa vengeance.

 Chez Dumas, le captif s’appelle Edmond Dantès, futur Comte de Monte-Cristo. Accusé de bonapartisme, il fut emprisonné durant 14 ans au château d’If. Là encore, Dumas n’a pas tout inventé. L’île d’If, qui doit son nom aux conifèrcpa chateau d'ifes qui n’y sont pas, est depuis 1527 un château. Et depuis 1540 une prison. Pour François Ier, sa situation stratégique à trois kilomètres du port lui permet à la fois de surveiller la côte d’éventuelles invasions mais aussi d’épier Marseille la rebelle, récemment rattachée au Royaume de France.

 Car avant la Révolution, la France est un royaume où la simple lettre d’un père autoritaire permet d’enfermer arbitrairement son fils. C’est ainsi qu’une lettre de cachet envoya au cachot un autre comte, celui de Mirabeau, celui-là même qui déclamera solennellement en 1789 : « Allez dire au roi que nous sommes ici par la volonté du peuple et que nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes ! ».

 Dantès, lui, ne sortit qu’à la force du poignet… et des bras et des jambes ! Plusieurs kilomètres à la nage qui inspirent, depuis 1999, le défi Monte-Cristo : une épreuve de natation en mer qui relie le château d’If au Prado ! En nage, comme l’était l’abbé Faria au moment de mourir… L’abbé Faria, clerc obscur que Dumas n’a cette fois pas du tout inventé. En effet, José Custódio de Faria était un abbé et philosophe portugais, spécialiste de magnétisme, mais qui n’a été emprisonné au château d’If que durant quelques mois. Il fait donc partie de ces personnages réels plus connus comme personnages de fictions, à l’image de Cyrano de Bergerac qu’Edmond Rostand n’a fait que ressusciter.

Cyrano ou Monte-Cristo, les deux ont été interprétés par Depardieu. Mais c’est dès 1918 que l’œuvre de Dumas a été pour la première fois adaptée dans un film muet, avant d’inspirer en 2004 un manga japonais, et plus récemment encore une comédie musicale russe !

 Prison Break des temps passés, le château d’If peut aussi, grâce à une simple maison de garde ajoutée en 1702, se targuer d’avoir eu Vauban comme architecte… comme 300 autres sites français ! Et si la forteresse n’appartient pas aux douze sites de Vauban classés au patrimoine mondial de l’Unesco, l’édifice marseillais est classé monument historique depuis 1926.

Un site historique aujourd’hui touristique qui doit finalement beaucoup à Dumas ! Car en plus du thème éternel de la vengeance, Dumas invente sans le savoir le premier héros bling-bling de l’histoire… Edmond Dantès aimait plus que tout sa Mercédès ! A l’époque, Mercédès n’était pas une allemande mais une espagnole. Plus exactement une fille de catalans issue du quartier marseillais du même nom et qu’Edmond Dantès aurait dû épouser sans son incarcération.

 Incarcéré, c’est aussi ce qu’il est advenu, bien avant Dumas et son roman, d’un rhinocéros ! En 1516, ce mammifère venu d’Inde que le roi du Portugal devait offrir au pape, fit escale sur l’île. Le roi de France en personne vint le visiter, de même que de nombreux marseillais. Un parc zoologique avant l’heure, bien avant la girafe Zarafa arrivée à Marseille en 1827. Une girafe désormais immortalisée en haut de la Canebière malgré le décès de sa petite sœur détruite par des prétendus supporters de l’OM en mai dernier. Aujourd’hui, cette girafe insolite sert de borne d’échanges pour des livres lus et relus… Alors un jour, probablement, vous y retrouverez le Comte de Monte-Cristo. Vous tiendrez la main successivement à Dantès, à l’abbé Busoni, à Lord Wilmore ou encore à Sinbad le marin qui vous accompagneront jusqu’au château d’If…

1 Michel Peraldi & Michel Samson, Gouverner Marseille. Enquête sur les mondes politiques marseillais. Editions La Découverte, Paris, 2005.

Chronique parue en 2011 dans l’éphémère journal en ligne Newsofmarseille…