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Mai
24

La Canebière

« Parisiens ! Parisiens ! Va niquer ta mère… sur la Cane, Cane, Cane, Canebière ! » Ainsi s’époumonait le stade Vélodrome il y a quelques années dans une (a)version moderne du compositeur marseillais Vincent Scotto :

 « On connaît dans chaque hémisphère
Notre Cane, Cane, Canebière
Et partout elle est populaire
Notre Cane, Cane, Canebière
Elle part du vieux port et sans effort
Coquin de sort, elle exagère
Elle finit au bout de la terre
Notre Cane, Cane, Canebière
 »

 La Canebière est chantée, et elle chante aussi ! Ouverte en 1666 pendant qu’Anne d’Autriche fermait les yeux pour la dernière fois, la Canebière est aujourd’hui un concert permanent de klaxons accompagné de la partition plus mélodieuse d’un tramway semblant zigzaguer entre les passants. Surtout, la Canebière doit aussi céder aux chants des sirènes… Celle des pompiers placés justement en retrait rue Vincent Scotto concurrence celle de policiers se la jouant parfois à la Starsky et Hutch ! Et si des artistes de rue vous jouent, eux, la sérénade, regardez bien si une stéréo n’est pas cachée aux alentours… Enfin, à son âge avancé, la Canebière risque aussi des problèmes d’audition devant la musique assourdissante d’un magasin de fringues !

La Canebière Pour paraphraser un ancien président de la République dont le procès a été récemment reporté, disons que la Canebière, ce sont donc des bruits et… des odeurs ! En remontant la rue, les effluves de mer et de poissons du Vieux-Port laissent rapidement place à d’autres arômes… Partout, les émanations de CO2 vous interpellent en vous rappelant que votre ancien professeur de physique grabataire vous a jadis appris que le gaz, comme l’argent, n’a pas d’odeur… Heureusement, ou malheureusement selon votre position dans l’« échelle de José Bové », le fumet d’un fast-food américain envahit vos narines sur plusieurs mètres, bien aidé en cela par d’autres snacks orientaux aux senteurs d’huile et de graisse ! Plus exotique, le passage à proximité de Noailles fonctionne telle une madeleine de Proust pour tous les immigrés de Marseille (et ils sont nombreux ! N’en déplaisent à certains…). Des parfums orientaux et suaves qui ne vous empêchent pas de vous sentir souvent embarrassé devant le relent alcoolisé d’un SDF qui semble malheureusement se fondre dans tout décor urbain…

 Parfumée, la Canebière ne l’est pas seulement. Elle est aussi fumée ! Étymologiquement, Canebière vient du provençal « Caneb », chanvre… Rien à voir avec les effluves de cannabis qui parfois parfument aujourd’hui la rue. Le chanvre de l’époque ne s’inspire pas, il ne sert qu’à la fabrication de cordages. Les fibres textiles issues du chanvre étaient entreposées sur la Canebière et les cordages étaient ensuite fabriqués sur place par des cordiers, qui n’étaient ni juges, ni flics !

 Hôtel Noailles, les flics ont depuis 2005 un nouveau commissariat sur la Canebière, frontière poreuse entre Belsunce et Noailles. Un poste stratégique de douanier où les trafics, en particulier ceux de cigarettes, se font au vu et au su de tout le monde… Plus facile est en revanche le rôle de spectateur devant les manifestations revendicatives descendant la Canebière. Les défilés automne/hiver 2011 portaient sur les retraites, et descendaient, même si cela n’a rien à voir, jusqu’au musée de la Mode assis à deux pas du Vieux-Port.

 Le Vieux-Port. Là où tout commence. Un kilomètre de bitume et de trottoir qui s’échoue devant l’église des Réformés pour former la Canebière d’aujourd’hui. Car, l’artère n’a pas toujours été aussi longue… Avant 1927, trois tronçons différents existent : la rue Cannebière (et son écriture de l’époque !) du cours Saint-Louis au Vieux-Port, la rue Noailles du cours Saint-Louis au boulevard Garibaldi, et les Allées du susnommé boulevard Garibaldi jusqu’aux Réformés. Un trois en un que seule la religion chrétienne avait osé jusque-là…

 Réformée, la Canebière aurait sans doute besoin de l’être. Car aujourd’hui, sa réputation pourrait paraître usurpée à des yeux objectifs. Dans le Comte de Monte-Cristo, Alexandre Dumas fait dire à son narrateur : « Si Paris avait une Canebière, ce serait un petit Marseille ». Il n’est pas certain qu’aujourd’hui, une personne quelconque s’extasie devant la Canebière après avoir vu les Champs-Élysées, ou tout autre boulevard parisien. Alors, certes la Canebière peut se vanter de n’être ni une rue, ni une avenue, ni rien d’autre. C’est la Canebière. Et si elle reste un toboggan imposant se jetant dans la mer, elle n’en demeure pas moins une voie souvent délabrée, parfois en reconstruction où devant les ravalements de façades se côtoient richesse et extrême pauvreté. Une Canebière un peu à l’image d’une ville multicolore, hétérogène, qui hésite entre un avenir incertain et un passé mythique flamboyant.

 Par le passé justement, la Canebière était une artère qui ne manquait pas de sang. Pendant la Révolution, il a coulé avec l’invention du docteur Guillotin, installée sur la place du Général de Gaulle, qui anachronie oblige, ne s’appelait pas encore ainsi. C’est à peu près au même endroit sur la Canebière que le coup de sang d’un activiste oustachi fit perdre le sien (de sang !) au roi Alexandre Ier de Yougoslavie. Le monarque en est mort. C’était le 9 octobre 1934 à Marseille.

Alors certes, dans l’imaginaire collectif, Alexandre de Yougoslavie compte moins que John Fitzgerald Kennedy (sans doute parce que Marilyn Monroe n’a jamais vécu dans les Balkans…) Mais quand même ! Marseille a vu sur son sol l’assassinat d’un dirigeant étranger ! Et ça, même Paris ne peut pas le dire ! Bref, Marseille a encore fait mieux que Paris. Une raison de plus de déclamer avec chauvinisme la prose de Dumas, et pour les mélomanes d’entonner la variante du refrain de Scotto, qui ironie de l’Histoire, est né à Marseille, et mort à… Paris ! 

Chronique parue en 2011 dans l’éphémère journal en ligne NewsofMarseille…