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LE COURS D’ESTIENNE D’ORVES

« Résister est un verbe qui se conjugue au présent » aimait à répéter feue Lucie Aubrac, figure de la Résistance, comme l’était également Honoré d’Estienne d’Orves. Un militaire dont la particule vient d’un village abandonné au Moyen-Âge dans les collines varoises : Orvès. Sa particularité, elle, est d’être devenue le premier officier de la France Libre fusillé par les Alcpa cours d'estienne d'orveslemands. Son exécution parmi celle d’une centaine d’otages le 29 août 1941 au Mont-Valérien, a lieu à quelques kilomètres seulement de Verrières-le-Buisson, la banlieue parisienne natale du jeune marin fusillé.

Alors, Marseille, ville de mer, et mère de marins, choisit par délibération du 23 janvier 1945 d’honorer la mémoire de ce fils provençal. Guy Môquet n’était pas encore à la mode, et Honoré d’Estienne d’Orves pourra ainsi côtoyer un autre martyr d’une rue voisine et d’une autre époque : saint Ferréol.

Historiquement, la place a d’ailleurs souvent été convertie, tant et si bien qu’aujourd’hui, on y marche sur l’eau ! 1945 ans après Jésus-Christ en effet, le cours d’Estienne d’Orves débaptise le quai du canal, qui devait son nom au canal de la Douane, artère fluviale du siècle passé reliant le quartier des Arcenaulx au Vieux-Port.

           Mais le Cours d’Estienne d’Orves nage entre deux eaux puisqu’il s’étend à l’ouest sur l’ancienne place aux Huiles. Rien à voir avec l’influente bourgeoisie qui vient se montrer, au cœur du Cours, au restaurant des Arcenaulx appartenant à la dynastie marseillaise des Laffitte. Arcenaulx et vieilles dentelles… Aucun rapport non plus avec la station Shell, sise pendant longtemps à l’entrée du Cours, et qui, elle, avec son parking aérien inauguré en 1965 n’a pas fait dans la dentelle ! Non ! La place aux Huiles, qui n’est aujourd’hui plus qu’une placette sur le Vieux-Port, doit son nom aux huiles embarquées et surtout débarquées pour les fabriques de savon de la rue Sainte.

Enjambé de six ponts mobiles en bois, l’ancien canal de la Douane faisait de Marseille une petite Venise. Mais loin de la botte italienne, ce bras de mer a permis aux entreprises marseillaises de corderie, savonnerie et autres manufactures de prendre pied dans le commerce méditerranéen. Une vocation commerciale qui supplée au XVIIIe siècle, la vocation militaire d’origine.

            En effet, près d’un demi millénaire avant qu’Honoré d’Estienne d’Orves n’entre sur le croiseur école « Jeanne d’Arc », le roi de France Charles VIII, surnommé l’Affable, décide en 1488 de la construction de plusieurs tercenaux. Pluriel de « tercenal », ce mot singulier désigne un hangar pour les galères, d’où le nom d’ « Arsenal des Galères ». Aucun rapport avec le club de football anglais même si les deux ont les mêmes étymologies et origines militaires. Les galères étaient ces navires à rames et voiles mues par la force musculaire d’esclaves et de repris de justice. Il faudrait imaginer aujourd’hui les locataires des Baumettes serrés comme des anchois sur le Ferry Boat… Difficile, non ?! De fait, cette tradition nautique ne se retrouve plus aujourd’hui que chez quelques badauds étendus de tout leur long sur le Cours dans une version terrienne mais bien arrosée de la route du Rhum…

             En revanche, les galères de l’époque, appelées justement travaux forcés, rejoignent certains dysfonctionnements du système pénitentiaire actuel si l’on en croit Victor Hugo dans Les Misérables : « Les galères font le galérien. Recueillez cela, si vous voulez. Avant le bagne, j’étais un pauvre paysan, très peu intelligent, une espèce d’idiot ; le bagne m’a changé. J’étais stupide, je suis devenu méchant ; j’étais bûche, je suis devenu tison. »

Fermées en 1749, les galères continuent aujourd’hui dans le centre de Marseille avec l’épineux sujet du stationnement. Car si le canal de la Douane est comblé en 1927, la place est aussi sec inondée. Un flot de voitures qu’il a fallu canaliser aussitôt ! Contre vents et marées, l’Association des Arcenaulx et Jeanne Laffitte ont ainsi combattu, de longues années durant, le parking aérien finalement détruit à l’été 1987. Par pudeur, les voitures aujourd’hui se glissent dans un espace souterrain invisible, également baptisé du nom d’Estienne d’Orves. Ainsi depuis 1989, le cours d’Estienne d’Orves est devenu une esplanade pour piéton repensée par l’architecte Charlie Bové. Côté impair, c’est le côté Bové (José !) qui s’exprime avec, à l’opposé du Mac Do de Millau, le restaurant gastronomique des Arcenaulx. Et côté pair et mer, c’est le côté Charlie (Chaplin !) qui s’exprime par les artistes qu’attirent l’esplanade et ses petits bars et restaurants. L’ensemble fait penser à une place à l’italienne, si bien qu’avec quelques pigeons en plus et des SDF en moins le Cours d’Estienne d’Orves prendrait des airs vénitiens de Piazza San Marco, sorte de place Saint-Marc en miniature. Mais nulle basilique à l’horizon pour l’un des rares sites marseillais vierge de tout temple religieux. Même la foire aux santons, d’essence catholique, est désormais délocalisée sur la Canebière ou place du Général de Gaulle, autre figure de la Résistance. À Marseille, cette dernière s’est illustrée sur le futur Cours d’Estienne d’Orves en exécutant le collaborationniste Jean Phyaly, plume chez Gringoire dont l’âme s’est envolée en janvier 1944. Un passé composite qui n’est pas simple et dont certains impératifs nous échoient encore à présent : « Résister est un verbe qui se conjugue au présent » !