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Nov
24

L’ESTAQUE – évocation historique…

Chiche ? Pas chiche ? Pois chiche ! Comme l’ingrédient de base de la panisse, spécialité culinaire provençale particulièrement appréciée à l’Estaque. Alors, l’Estaque, capitale mondiale des panisses ? Presque !

Pas Nice mais presque, la plage des Corbières attire plutôt des baigneurs marseillais que la jet-set azuréenne. Et si l’Estaque n’a pas de promenade des Anglais, ni d’avenue des Rosbeefs, ses rues sont dédiées aux poissons. Ainsi, la montée de la sardine et la traversée des oursins concurrencent la rue du rouget et celle de la rascasse.

Marseille L'Estaque HistoireD’ailleurs, l’étymologie même de cet ancien village indépendant de Marseille, découle de son activité de pêche. Estaque pourrait dériver d’?«?estacade?» qui désigne l’appontement où s’amarrent les bateaux. Plus simplement, une autre hypothèse donne à ce quartier marseillais l’origine d‘«estac» du nom des pilotis autour desquels les pêcheurs attachent leurs embarcations. Ainsi, l’Estaque est un village ancestral de pêcheurs, notamment de palangriers, qui pratiquaient, à la rame, la pêche à la palangre, une ligne longue d’une centaine d’hameçons. Jadis, le dicton «?palangrier, bras de fer, ventre de lévrier !?» résonnait pour suggérer le dur labeur à peine rentable des pêcheurs de l’Estaque à une époque où la minceur n’est pas un modèle de société…

Ces palangriers sont encore là quand Paul Cézanne mord à l’hameçon du quartier ! Ne pouvant voir la guerre en peinture, l’artiste fuit la mobilisation de la guerre franco-prussienne de 1870 pour s’installer dans une maison voisine de l’église. Désormais, le pointu désignera davantage l’accent septentrional que les bateaux de pêcheurs dont le nombre commence déjà à diminuer. En effet, à l’ombre du clocher de Saint-Pierre-ès-Liens, l’activité de l’artiste touché par la lumière des lieux va faire boule de neige ! Toiles de collines, toiles du viaduc ferroviaire, toiles de baigneurs et toiles de mer, les œuvres impressionnistes de Cézanne attirent ses amis et d’autres artistes. Parmi eux, Raoul Dufy, Albert Marquet, Othon Friesz, Auguste Renoir ou encore Georges Braque qui va involontairement faire de l’Estaque le berceau du cubisme !

En effet, en 1910, Braque achève une peinture justement appelée «?Les Usines du Rio-Tinto à l’Estaque?» aussitôt brocardée par un critique : «?Braque nous a envoyé un tableau fait de petits cubes?» ! De cette expression est né le terme désignant le mouvement artistique initié par Picasso avec les Demoiselles d’Avignon.  Et l’on pourra toujours regretter l’académisme des contemporains de Braque qui avec plus de malice aurait donné naissance, non pas au cubisme, mais au style Légo ou à la mode Arkanoïd… Les briques, elles, étaient justement, avec les tuiles, une des principales productions de l’Estaque dont les sols sont riches en argile.

Quant aux briques de l’usine Rio-Tinto, elles ont été assemblées à la fin du XIXe siècle, avant que l’entreprise ne prenne au siècle suivant le nom de Pennaroya puis d’Ugine-Kulhmann. Mais alors que le nom de Rio-Tinto laisse imaginer un grand fleuve sud-américain, cette usine a vu couler la sueur sur le front de générations d’Estaquéens, avant qu’elle ne se transforme en larmes quand la fermeture définitive de 1989 a englouti les derniers espoirs d’une classe ouvrière désabusée.

D’ailleurs, ce contexte économique est la toile de fond des principaux films de Robert Guédiguian. Rouge Midi, La ville est tranquille, Marius et Jeannette sont autant d’œuvres engagées composant une peinture des mœurs de l’Estaque et de Marseille à l’orée du XXIe siècle. En attendant l’hypothétique cinéma moins réaliste et plus spectaculaire anglo-saxon tant l’immense friche de Rio-Tinto pourrait être le parfait décor d’une scène finale de James Bond… Et l’on regrettera également que le défunt Claude Chabrol n’ait pas tourné ses drames bourgeois dans les villas cossues de l’Estaque. Construites à la charnière du XXe siècle au début du tourisme balnéaire, ces grandes maisons sont le fruit d’un imaginaire architectural tel qu’on les appelle des «folies» ! La plus connue de ces folies reste la villa Palestine construite par les frères Olive pour Pierre Leclerc, bourgeois de Bourges qui aimait l’Orient. Heureusement, à l’instar de cette belle demeure, toujours privée, il n’y a aucun conflit israélo-palestinien à l’horizon, mais seulement quelques combats dans le port de l’Estaque une fois les beaux-jours revenus. Ce sont les traditionnelles joutes provençales, sorte de tournoi chevaleresque sur un bateau, où les compétiteurs doivent faire tomber à l’eau leurs adversaires à l’aide d’une lance !

L’Estaque a donc la mer comme salle d’eau ou salle de jeu, et pour hall celui de la gare qui a donné son nom à un quartier baptisé de façon très original… l’Estaque-Gare ! Mer, fer, l’Estaque est aussi dans l’air du temps depuis que la proximité de l’aéroport de Marignane en a fait un couloir aérien très fréquenté. Mais aujourd’hui c’est par le bus numéro 36 de la RTM que vous atteindrez le plus facilement l’Estaque. Sinon, en attendant la prochaine course Marseille-Cassis, vous pouvez toujours, en guise d’entraînement, relier en courant les 11 kilomètres qui séparent le vieux Port de celui de l’Estaque ! Chiche ? Pas chiche ? Pois chiche…

Michel Callamand – 2011.